théâtre

de la bastille

Théâtre de la Bastille

Las Ideas


07 > 16 OCT

Avec Julián Tello et Federico León

théâtre

En collaboration avec le Festival d'Automne à Paris

Deux hommes se retrouvent autour d'une table de ping-pong. Ils s'envoient des idées autour de créations à venir. Un ordinateur, personnage à part entière, permet parfois de voir comment la pensée chemine, se range, s'organise et se trie.
Avec cette pièce en forme d'autoportrait de l'artiste en situation, Federico León, acteur, auteur et metteur en scène, brouille plus que jamais les pistes entre fiction et réalité, dans une mise en abîme vertigineuse qui combine l'amour de la philosophie et celui du jeu : qu'est-ce que cela change, par exemple, que le whisky que les interprètes sont censés boire soit vrai ou faux ? Cela paraît-il « plus réel » ou « moins réel » ?
Avec Las Ideas, Federico León parvient, comme toujours, à cette forme de chaos sous contrôle qu'il cherche de pièce en pièce, et qui cette fois invite le spectateur à pénétrer au cœur même du processus de création.
Laure Dautzenberg

 

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Entretien avec Frederico León

Argentin, cinéaste, acteur, auteur et metteur en scène, Federico León appartient à la génération née dans le milieu alternatif de Buenos Aires et qui s'est imposée depuis sur la scène internationale. Après 1500 mètres au-dessus du niveau de Jack et L'Adolescent, il revient à Paris avec Las Ideas, forme d'autoportrait de l'artiste en situation dans lequel un artiste et son collaborateur développent des idées autour d'une table de ping-pong en guise de table de travail. Ce qui paraît être d'abord une rencontre informelle entre deux amis se transforme progressivement en une intense journée créative.

 

D'où est venue l'idée de cette pièce ?

Las Ideas a surgi d'un accident. Un matin je me suis réveillé et j'ai trouvé mon ordinateur tombé par terre, complètement cassé. J'ai perdu toutes les données qu'il y avait dedans : des scénarios, des récits, la pièce que j'écrivais alors… Je n'avais aucune sauvegarde de rien. J'ai apporté mon disque dur à réparer mais ils ne sont pas parvenus à récupérer quoi que ce soit. Sur le coup, j'ai essayé de me souvenir de tout ce que j'avais perdu et j'ai tenté de le reconstituer. Evidemment, ça s'est révélé impossible. J'ai alors pensé : je vais faire une pièce avec quelqu'un dont l'ordinateur meurt, qui perd toutes ses données mais qui prend cet accident comme point de départ d'une nouvelle idée. Au-delà de ce que l'on cherche, de ce que l'on veut, c'est bien ce qui arrive : une quantité énorme de facteurs survient, que personne ne pourra jamais entièrement contrôler ou prévoir. Si nous acceptons ces « accidents », alors on peut les considérer comme des propositions permanentes que nous fait la réalité.

 

Pourquoi ce titre ?

C'est littéral : autour de la table de ping-pong, l'artiste et son collaborateur poursuivent un échange ininterrompu, un ping-pong d'idées et de théories. La pièce montre des projets à différentes étapes de création et développe donc des idées pour des œuvres futures, des idées qui se déploient au moment présent et s'incorporent, mais aussi d'autres qui sont abandonnées et que l'on pousse dans la corbeille de l'ordinateur, qui est un personnage à part entière de la pièce. Il fonctionne comme le cerveau-conscience de l'artiste. À travers lui, on voit la manière dont l'artiste ordonne et désordonne, cherche, associe, élimine des choses. Le spectateur est invité à suivre ce processus de l'intérieur et en temps réel : comment surgissent les idées et quels mécanismes sont activés pour les mettre en pratique.

 

Les acteurs sont très importants dans votre travail. Pourquoi avez-vous choisi Julián Tello ?

Je travaille avec Julián depuis quinze ans. Je l'ai connu quand il avait treize ans. Il jouait dans L'Adolescent, que j'ai créé en 2003. Depuis, il a participé à beaucoup de mes pièces comme acteur, comme technicien, comme musicien et comme collaborateur artistique. Comme Las Ideas travaille sur les limites entre la réalité et la fiction et que je mets sur la scène l'intimité d'un processus de création, il s'agit d'un processus comme j'ai pu ou pourrais en vivre avec Julián en travaillant à la création d'une œuvre. C'est également pour cela que j'ai choisi de jouer aussi dans la pièce. À partir de là, les idées peuvent être les nôtres, mais pas nécessairement. Nous sommes nous, mais en même temps, nous nous construisons.

 

Avec Las Ideas, vous explorez la meilleure manière de raconter une histoire, vous discutez par exemple de la nécessité de réellement faire des choses pour qu'elles soient « crédibles »…

L'artiste et son collaborateur se soumettent à des épreuves qui cherchent à déterminer ce qui doit être réel dans une œuvre ou ce qu'il est nécessaire de créer pour que l'œuvre paraisse réelle. Par exemple, dans une scène où l'on boit du whisky, est-il plus opportun qu'il s'agisse de vrai whisky ou cela produira-t-il un meilleur résultat de prendre du thé qui a l'air de whisky ? Tandis que le spectateur est confronté à ces questions, il voit les acteurs prendre quelque chose qui a l'air d'être du whisky, sans savoir comment ils ont résolu la question. Est-ce du whisky, est-ce du thé ? Est-ce qu'ils vont se soûler dans les deux cas ? La pièce permet ainsi de remettre en question des présupposés sur la fiction. Le spectateur ne sait pas quelle a été la décision prise par l'artiste et son collaborateur pour mener l'œuvre à bien. Autre exemple : comment faire pour que les spectateurs pensent que l'argent qui apparaît sur scène est vrai ? Faut-il utiliser un détecteur de faux billets ? Mais comment savoir si le détecteur de faux billets est lui-même bien réel ? Avec un détecteur de détecteur ? Les questions se multiplient, générant des préoccupations nouvelles.

 

Vous travaillez toujours en construisant une fiction basée sur des éléments « documentaires ». Dans cette pièce plus que jamais puisque c'est le processus même de création que vous voulez mettre sur scène. Pourquoi cette volonté de mise en abîme ?

À chaque fois que j'entre en répétition, ce qui m'intéresse c'est de me focaliser sur le processus, sur la manière dont je vais construire la pièce : quelles décisions je prends, pourquoi je choisis un chemin plutôt qu'un autre, etc. Je crois que les œuvres finissent toujours par montrer comment elles se sont élaborées, comme si elles gardaient la trace de leur fabrication. Toutes les versions sont présentes et condensées dans la version finale d'une œuvre. Las Ideas montre un processus qui jamais ne pourrait se dérouler dans ce laps de temps. C'est comme si la pièce montrait deux ans de travail ramassés en une heure. D'habitude, le public voit seulement une partie de ce processus ample. Parce que l'œuvre terminée est seulement une partie de ce processus majeur. Avec Las Ideas, au contraire, on le montre, c'est comme si la pièce présentait deux ans de travail ramassés en une heure. Ça m'intéressait de présenter cette partie qui d'habitude reste dans l'intimité de ceux qui construisent la pièce : les acteurs, les metteurs en scène, les techniciens, les musiciens, les éclairagistes, les assistants…
Je crois que chaque œuvre rend compte de mon modèle, de mes nécessités présentes. Cette fois-ci, il s'agit en quelque sorte d'un autoportrait. C'est un travail d'auto-observation, comme celui auquel j'invite dans les ateliers théâtre, où le focus est mis sur la façon dont chaque participant fonctionne à l'intérieur d'un processus de création, selon sa dynamique propre.
Il s'agit de se « tirer le portrait » en quelque sorte, en mettant en scène les préjugés, les valeurs, les modèles, les limites et les possibilités, les préoccupations : ce que l'un aime jouer et ce qu'un autre n'aime pas jouer, ce que l'un a l'habitude de montrer et ce qu'un autre ne montrerait jamais, ce que l'un croit dominer et ce qu'il préfère ne pas montrer. Dans
Las Ideas, je travaille dans cette direction.

 

Au moment de L'Adolescent, vous disiez qu'à Buenos Aires les règles changeaient tous les jours, que rien n'était prévisible, et que c'était pareil dans votre processus de création. Diriez-vous la même chose aujourd'hui ?

Aujourd'hui j'ajouterai que plus que le pays dans lequel on vit, le processus de création est un processus infini, imprévisible, et en mouvement permanent. On tente de comprendre les choses à partir de son expérience. Mais les choses autour de nous, comme nous-mêmes, changent en permanence. Du coup, chaque œuvre crée ses propres règles, qu'on doit essayer de déterminer sans préjugés ni préconçus. Si on est ouvert à l'imprévisible, on peut peut-être répondre de manière plus créative à chaque défi, impossibilité, accident que propose la vie ou la création d'une œuvre.

 

Réalisation +


Dramaturgie et mise en scène Federico León Assistants à la mise en scène et production Rodrigo Pérez et Rocío Gómez Cantero Scénographie et accessoires Ariel Vaccaro Lumières Alejandro Le Roux Musique Diego Vainer Coordination technique Matias Iaccarino Costumes Paola Delgado.

Création mai 2015 au Kunstenfestivaldesarts - Bruxelles Coproduction Kunstenfestivaldesarts - Bruxelles, Festival d’Automne à Paris, Théâtre de la Bastille, Iberescena (Espagne), FIBA – Festival International de Buenos Aires (Argentine), El Cultural San Martín (Argentine), Fundación Teatro a Mil - Santiago (Chili), La Villette – Résidences d’artistes 2014, La Bâtie – Festival de Genève Coréalisation Théâtre de la Bastille, Festival d'Automne à Paris Production déléguée en France et diffusion Ligne Directe – Judith Martin Agent en Espagne Carlota Givernau.