théâtre

de la bastille

Théâtre de la Bastille

Hearing


11 > 19 OCT

Avec Mona Ahmadi, Ainaz Azarhoush, Elham Korda et Mahin Sadri

théâtre

Avec Dance on Glasses, Amir Reza Koohestani acquiert une notoriété internationale. Cette pièce, ainsi que Recent Experiences, Amid the Clouds et Timeloss, a été accueillie avec un bel enthousiasme au Théâtre de la Bastille.
Comment espérer poser à haute voix, selon l'expression de Tchekhov, les « questions demeurées sans réponses » dans la société iranienne soumise à la censure ? Contraint au jeu du chat et de la souris, Amir Reza Koohestani use du ressort le plus secret du plaisir : la subtilité.
Hearing se situe dans un pensionnat de jeunes filles, une sorte de forteresse dont on ne sait rien, sauf les silences interprétés par le prisme du fantasme...
Cette nuit-là ? Un homme ! Interrogées, deux jeunes femmes laissent émerger les fantômes des différents âges de nos vies...

Christophe Pineau

 

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Entretien avec Amir Reza Koohestani (Version Française)


Interview Amir Reza Koohestani mars 2016


1) Dans quels lieux vos précédentes pièces ont-elles été jouées en Iran ? Seulement à Téhéran ou dans d'autre villes ?


Nous avons répété et joué mes trois premières pièces à Shiraz, et nous les avons par la suite également présenté à Téhéran. Depuis Amid the Clouds (2005), toutes les répétitions et représentations de mes pièces ont eu lieu à Téhéran, et ces dernières années les pièces Ivanov (2011) et Timeloss (2013) ont été reprises à Shiraz.
 

2) Avez-vous constaté que les spectateurs, quelques soient les lieux de rendez-vous et grâce à l'accès à l'information par le net, sont à présent mieux armés pour saisir la subtilité de votre travail ?


En général, le public qui assiste à mes spectacles à l’étranger a davantage d’informations et d’idées préconçues concernant le pays d’où je viens que sur le théâtre que je propose. Ceci est dû à l’Internet mais d’une façon plus générale dû aux médias.

Le plus souvent le public a à l’esprit une image qui n’est pas forcément juste. De ce fait, les attentes qui en découlent font que la compréhension de mon travail est parfois difficile. Lorsque j’essaye de proposer un autre angle de vue – inattendu – du pays d’où je viens, j’en deviens le porte-parole, et c’est quelque chose que je ne souhaite pas du tout.

Dans le processus de création, j’essaye de ne pas penser au fait que mes pièces vont être présentées à l’étranger – voire même en Iran – et j’essaye de ne pas prendre en compte les possibles attentes du public. Mon but est d’atteindre un théâtre dans lequel je trouverais des réponses à mes propres questions. Mais quoiqu’il en soit, lors des représentations, je fais face à des réactions différentes, fruits des attentes du public, qu’il soit iranien ou étranger. Et en tant que metteur en scène, je dois toujours m’y confronter et décider si je dois les corriger, les changer ou bien ne pas les prendre en compte et mettre mon travail au service de mes interrogations.
 

3) Avez-vous ressenti une évolution dans la réception de vos pièces entre vos premières propositions et maintenant ? La société Iranienne actuelle est-elle très différente de celle des années 2000 qui découvrait And the Day Never Came et The Murmuring Tales ?

 

À cette époque, la société iranienne était engagée dans un processus évolutif et de réformes pour parvenir aujourd’hui à une situation plus stable.

J'ai toujours travaillé mes nouvelles propositions à partir des enseignements et expériences tirés des précédentes. Mes derniers travaux sont d'une certaine manière, la suite formelle, conceptuelle et esthétique de ceux qui les ont précédés. Mes spectacles les plus récents sont plus abstraits et soulèvent plus de questions conceptuelles qu’ils n’apportent de réponses. C’est pour cette raison que mon travail présente aujourd’hui une forme d’immobilité qui se retrouve dans toutes mes pièces. Une immobilité physique dans Timeloss ou mentale dans Hearing.

Oui, la société est très différente aujourd’hui. Moi-même, j’ai beaucoup changé. J’étais un jeune homme énervé et agressif. À 37 ans, je ne suis plus tout à faire sûr d’être encore en colère.
 

4) Pouvez-vous faire une comparaison rapide entre le public iranien et celui rencontré lors de vos tournées en occident ?

 

La plus grande différence entre le public à l’étranger et le public iranien réside dans le fait que ce dernier vit dans la société où s'inscrivent mes histoires. Donc oui, parfois il réagit de façon plus sensible aux événements qui touchent à leur vie et leur société. Mais parfois, quelque chose d’autre se passe, une différence dans nos prédictions vis-à-vis du public. Par exemple, pour Timeloss, le public étranger vient voir un spectacle sur la relation homme-femme d’un couple iranien, et cela leur est tout aussi familier et sympathique que pour le public iranien. Nous avons donc atteint un point qui est essentiel à mon avis : les publics de toutes origines, de toutes cultures et de styles de vies différents peuvent avoir le même ressenti à propos d'une proposition théâtrale. Ce n’est donc pas juste qu’une question de différences mais également de similarités.

En présentant nos spectacles dans différents pays, nous avons la chance d’être les témoins de la différence entre nos prédictions et la réception réelle de nos spectacles.
 

5) Avant même la création et pour Hearing en particulier, jusqu'à quel point la prise en compte de la censure conditionne t-elle les prémisses d'un projet ?

 

Pour Hearing, j’ai écris sans prendre en compte la censure et le spectacle que je présente en tournée est le même que celui créé à Téhéran. Mais en règle général, comme je préfère présenter mes spectacles d’abord en Iran, je dois toujours considérer la censure. Je prends également en compte les limites restrictives que j’essaye de repousser plus loin. Avec mes spectacles, j’aborde des sujets pour lesquels il n’y avait absolument pas de place auparavant.µ
 

6) Pour Hearing, qui se déroule dans un internat de jeunes femmes, de quelle manière avez-vous ensuite travaillé pour détourner la censure ?

 

En général, la censure ne fonctionne pas si le public en a conscience. Si le public se fait une idée des choses qu’on ne peut pas dire ou faire, alors il a la possibilité de s’en construire une représentation mentale. On peut donc laisser le public explorer cette partie lui-même. C’est ce que j’appelle la « scène mentale », où le public y voit ce qu’il veut car il connaît les limites. Pour Hearing, j’ai donc essayé de construire cette « scène mentale », aussi bien pour le public iranien qu’étranger qui connaît ces limites. Sur cette « scène », il n’y a aucun signe de censure et aucune restriction à affronter.
 

7) Situer l'action dans le monde clos d'un pensionnat de jeunes femmes est-ce un moyen de dévoiler la part cachée des non-dits de la société iranienne ?

 

Hearing a pour sujet les non-dits et les rumeurs. Il s’agit d’un dortoir universitaire de jeunes filles, tel une forteresse, et dont toutes les informations que nous en avons sont basées sur des « on dit ». Et où les hommes sont interdits. C’est donc l’histoire d’un lieu que peu de personnes connaissent ou en ont fait l’expérience.
 

8) Vous dites que la Liberté totale n'est pas suffisante pour la création mais qu'il faut avant tout connaître la société où l'on vit et le public auquel on s'adresse. Ces deux connaissances ont-elles été un outil majeur pour pouvoir mettre à nu les protagonistes de Hearing tout en respectant les convenances ?

 

Ce n’est pas tout à fait ça. Quand existent des a priori sur un lieu comme un dortoir de jeunes filles, un lieu interdit aux hommes – mais à un âge où les jeunes filles voudraient qu’ils soient présents –, une présence interdite dans un lieu précis, tout ceci contribue à une sorte d’expression et de connexion dans l’esprit du public. Les garçons sont un sujet vivant dans l’esprit des jeunes filles, alors quand elles entendent que l’une d’entre elles a fait entrer un garçon dans le dortoir – cet événement virtuel ou le bruit entendu, qu’il soit vrai ou faux – devient un fait réel et vrai. Une vérité qu’il est difficile de nier une fois confirmée, une réalité qui est acceptée et qui conduit à une histoire d’une plus grande ampleur.

J’en viens au point où quand nous présentons et jouons une telle histoire devant un public étranger, il aura les mêmes a priori. Et après ? Soit nous nions leurs a priori et leur laissons libre cours, soit – dans mon cas – je souhaite donner un autre point de vue sur la société iranienne dont le public n’a pas idée. Après, le public a en général ses propres attentes et points de vue qui le conduit à l’interprétation de l’histoire de la façon dont il veut ou dont il l’a comprend.

Hearing est une histoire qui nous est narrée. Une histoire dont la vérité sera déformée par les préjugés que le public peut avoir. Donc, je doute que cette pièce soit éthique moralement ou comme vous le dites « décente », car cela en soit pourrait causer un cheminement erroné vers le point principal de la pièce.
 

9) Hearing est-il dans la continuité de vos autres pièces, c'est à dire un Théâtre purement oriental, sans hystérie, contenant lui aussi l'un des secrets du plaisir : la subtilité ?

 

Ce qui se passe sur scène est totalement différent de ce qui se passe dans l’esprit du public. Je crois que mon travail n’est pas oriental. Il y a beaucoup de formes théâtrales différentes en Iran, très éloignées de Hearing, donc non, je ne peux pas dire que mon travail est oriental. Ce que je peux dire c’est que mon travail est surtout lié aux perceptions du public et réquisitionne son imagination. Le résultat, est que Hearing est une pièce construite à partir des deux possibilités qu’offrent la vraie scène et ce qui se passe ensuite dans la « scène mentale » du public. Avec Hearing, tout l'imaginaire accumulé dans l'esprit du public au cours de la représentation complète le concept de la pièce.

 

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Entretien avec Amir Reza Koohestani (Version Anglaise)


1) Where in Iran did you perform your previous shows? Was it only in Tehran?


I rehearsed and performed my first performances in Shiraz – the first three works – and performed them afterwards in Tehran as well, though since Amid The Clouds (2005) all the rehearsal process and performances happened in Tehran. But among all, some of my performances have been performed in Shiraz these last years like Ivanov (2011), Timeloss (2013) and in future Hearing (2015).


2) Did you notice, wherever you perform your shows, that the audience is now more able to catch/understand the subtlety of your work? If yes, would you say it is thanks to Internet?


The thing is that in general the audience who come to see my works abroad, all have perceptions and expectations from the country that I come from, more than my theatre, which is a result of internet or in a better word media. Usually the picture they have in mind is not specifically right, so as a result these kinds of expectations make the catching/understanding part or actually the right connection to the performance really hard. Even if I try to reveal another angle of the country I come from, which they never had expected to see, I become the ambassador of my hometown, which is not something that I want to. Nevertheless, beside the matter of language, this precludes is an actual connection between audience and performance. But I always try not to think that this work is going to be performed for foreign audience or even Iranian audience, for what they believe or their expectations. I aim to reach a theatre in which I could find answers for my own questions, and so on at the time of performance I face different receptions based on their expectations from either Iranian or foreign audience.

Anyhow, as a director I have to confront the audience’s expectations and decide whether to correct it or change it, or leave it and just address play to my personal questions.


3) In Iran, does all the people have access to information before seeing your shows? Is this important and necessary for you? What kind of audience comes to see your shows in Iran?


All the information that audience of Théâtre de la Bastille have from my previous works is mostly similar to the Iranian ones. What the Iranian audience know, apart from the fact that they live in the context of the play, is based on my previous works. This would be a new performance from a director which they have information and receptions from his late works. So as I have performed my works in Théâtre de la Bastille before, audience actually have all the information they need.


4) Did you notice an evolution in the reception of your shows, between your first creations and now? Is the Iranian society very different now, compared to the one in 1999/2000, when you staged And The Day Never Came and The Murmuring Tales?


Iran’s society in those days was in the process of change and reforming, but today it has gone further and has reached a more stable state.
For me also it was always like that you take all your experiences and bring them in your new ones. So, my recent works are a result of my late works, aesthetically, formally and conceptually. Anyhow, my recent works have become more abstract and as I go further, my performances are turning to a theatre, which conceptually is asking more question than trying to find an answer for it and formally has reached certain stillness, which is continuously in the form of my works. Like in Timeloss we have a physical stillness and in Hearing is more mentally.
Yes, it has absolutely changed. As I have changed my self. I was a young aggressive man and now I’m a thirty-seven years old man who is uncertain to be angry.


5) Can you quickly compare the audience in Iran and the one you meet during your tours in Europe?


The most important difference between Iranian and foreign audience is that my audience in Iran is living in the same society as my stories are happening in. So yes, sometimes they react more sensitively about all the happenings surrounding their lives and society. Comparing to the audience, which the story is told to them from an outside point of view. So of course their reception of my plays could be so different. It’s the matter of geography and subjectivity, When you're talking to Iranians, you're talking from inside their life and geography and when you're talking to people from outside Iran, you’re narrating a story which is built outside their society and geographical state of life. So all of these and of course other reasons make the receptions and perceptions differently.

But sometimes something else happens as well, a difference in our exceptions from the audience. According to my experiences in performing Timeloss, the audience outside Iran came and watched a performance about the relationship between a Persian couple and it was totally sympathetic for them, just like Iranian audience. So we reached a point, which is exactly my point about your question, that audience from different lifestyle, cultures, geographies could have the same felling about a specific theatre. So it’s not just a matter of differences but also similarities. But, the good thing is that we as the ones who are showing them our performance could be the witness of these expectations and in result receptions.


6) Until what point the censure affects your writing and creation process (particularly for Hearing)?


When I wrote Hearing, I wrote it regardless to any censorship and the performance in Iran and abroad are actually the same. But in general cause I mostly want to first perform my works in Iran, I have to always consider the censorship. I consider the limitations as well, but I try to widen the edges of these limitations and pushing the boundaries. With my works, I talk about matters, which there was absolutely no space for it before.


7) For Hearing, which takes place in a young women school dormitory, in which ways did you work to circumvent censorship?


Generally, censorship doesn't work when the audience is aware of it. If the audience has any idea that what are the things that we’re not able to say or do, they get a chance to build it in their own minds. So you can just let that part go, and let them explore it themselves. Here comes a subject which I name it mental/mind stage, in which the audience sees whatever he wants in that stage of his own mind, cause the audience is aware of the limitations. Therefore, in Hearing I tried to build up that mental stage for them (Iranian and foreign audience). In this stage there is no sign of censorship and no limitations to face.


8) When locating the action in a young women school dormitory, is this a way to reveal the hidden face and the unsaid things of Iran’s society?


Hearing is about unsaid and unheard things. It’s about a girl’s dormitory, which is like a fortress that we just hear about it happens inside and all our information is based on heard narrations. Because men are not allowed to be in there. So, it’s a story of a place in which not all the audience have experienced it. A society/an actual location that not all Iranians and foreigner have information or experiences of it.


9) You said that: “The total freedom is not enough for creation, and above all we especially need to know the society where we live and the audience we talk to”. According to you, is this the good way to expose Hearing’s characters and at the same time comply with the “rules of decency”?


It’s not as you mention. The thing I’m doing with hearing is like this: When you have an expectation of a place like girls dormitory, a place where no man is allowed to be in and on the other hand the girls age requires the need of them being there and also this unpermitted presence of men in that certain place, leads to this kind of expression and connection in the mind of audience. These boys-Generally men- are an alive subject in the girls minds, so when they hear that one of the girls has brought a boy to the dormitory-this virtual happening or the heard sound- either true or false, turns to a truth. A truth which is so hard to deny it after you confirmed it, a reality which is accepted, and this leads up to a bigger story. After all mentioned I’m coming to this point that when we show such a story on the stage and the foreign audience faces it as well, he/she will have the same expectation. So what next. Either we should deny their expectations or let it be, in my case which I want to show a different angle of Iran’s society which they have no idea of, it’s the second choice. What happens afterwards is that audience in general always has it’s own expectations and point of views which desires to interpret the told story as he wants or as he could understand.

Hearing is narrating a story, a story that you could've seen it with a pre-judgmental view and how much is this judgment could distort the truth. So, I doubt that it’s a play of morality to ethics or as your noticed decency, cause this it self could cause a misunderstanding path to the main point.


10) Is Hearing in the continuity of your other shows (meaning a pure oriental theatre, without any hysteria), which would, as the other shows, include a secret of pleasure: the subtlety?


The happenings on stage is totally different from what happens in the audience’s imaginational mind. I believe that my work is not oriental. There are so diverse kinds of theatre in Iran, which are totally different from Hearing, so no I can't say my theatre is an oriental one. What I can mention is that regarding to this fact that my work is mostly related to the mind of audience and requires their imagination, has to be a reducing theatre; A theatre with the minimums and it’s trying to do use the audience’s imagination with the at least possibilities it has. In result, hearing is a play built on both the possibilities on stage and what happens next in the mental stage of audience’s minds. In hearing, the imagination accruing in the audience’s mind during the show is what completes the whole concept of the play.

Réalisation +


Texte et mise en scène Amir Reza Koohestani. Assistants à la mise en scène Mohammad Reza Hosseinzadeh et Mohammad Khaksari. Vidéo Ali Shirkhodaei. Musique Ankido Darash et Kasraa Paashaaie. Son Ankido Darash. Lumières Saba Kasmei. Scénographie Amir Reza Koohestani assisté de Golnaz Bashiri. Costumes et accessoires Negar Nemati assisté de Negar Bagheri. Assistant plateau Mohammad Reza Najafi. Traduction française, anglaise et adaptation surtitrage Massoumeh Lahidji.


Production Mehr Theatre Group. Coproduction La Bâtie – Festival de Genève, Künstlerhaus Mousonturm Frankfurt am Main et BOZAR – Center for Fine Arts Brussels. Directeurs de production Mohammad Reza Hosseinzadeh et Pierre Reis.
Administration compagnie et tournées Pierre Reis. Hearing a été écrit pendant une résidence d’artistes à l’Akademie Schloss Solitude (octobre 2014 - mars 2015) à Stuttgart (Allemagne). Spectacle présenté avec le soutien de l’ONDA (Office national de diffusion artistique) pour le surtitrage. Coréalisation Théâtre de la Bastille et Festival d'Automne à Paris.

 

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